LA SAINT-PIERRE DES MARINS

(Article paru dans les Annales du Patrimoine en 1999)


Les comportements religieux des gens de mer du littoral français sont un joyeux mélange entre christianisme et paganisme. En effet, les rites, les croyances, les prières sont marqués, bien évidemment, d'une forte connotation maritime, mais ils nous montrent également des singularités qui paraissent parfois peu orthodoxes au commun des terriens. Ainsi, les pêcheurs du Pollet ont coutume en mer de faire chaque jour la prière en commun, mais ils procèdent à cet acte de dévotion par un cérémonial particulier dont l'omission ne manquerait pas de leur attirer quelques graves malheurs. Un mousse parcourt d'abord le bateau en répétant cette invitation « A la prière, avant arrière, depuis l'étrave jusqu'à l'étambot, réveille qui dort ! ». Le mousse descend ensuite allumer la chandelle du Bon Dieu et s'écrie : « la chandelle du Bon Dieu est allumée. Au nom du Saint Dieu soit allizé (sic). Au profil du maître et de l'équipage, bon temps, bon vent pour conduire le batiau, si Dieu plaît ». Ensuite, un des plus vieux matelots que l'on nomme « le curé » récite à haute voix la prière (1).


Si, comme le soulignent Alain Cabantous et Michel Mollat dans l'Histoire des Pêches Maritimes en France (2), l'océan offre une vision pacifique et méditative de la création, il est également la source de redoutables frayeurs. Pour les marins, la mer en furie s'apparentait autrefois à un phénomène métaphysique surnaturel. Les flots et les abysses sont les demeures privilégiées de Lucifer et de ses acolytes agités. Ainsi, l'océan reste à la fois un espace redouté et redoutable, mais nécessaire tant pour la nourriture du corps que pour le salut de l'âme. Les marins pêcheurs ont donc développé de nombreuses manifestations propitiatoires où se mêlent sans discriminations signes païens et chrétiens, cherchant ainsi à sacraliser l'espace où ils vivent, travaillent, prient et souvent meurent (3)...
Sur tout le littoral français, chaque port de pêche a sa bénédiction de la mer ; ces manifestations spirituelles attirent à chaque fois une foule nombreuse.

Au 19e siècle, à Boulogne, elle a lieu le 1er octobre, à la veille de saison harenguière, à Etaple le pèlerinage de Notre-Dame de Foy a lieu le lendemain de la Pentecôte. Fécamp bien sûr n'échappe pas à la règle, au 20e siècle cette bénédiction porte le nom de Saint-Pierre des marins et a lieu traditionnellement le premier lundi de février.

La Saint-Pierre d'hiver et la Saint-Pierre-à-lien

D'après Daniel Banse, cette fête fut célébrée la première fois en août 1604 (4). Nous n'avons pas de trace permettant de préciser si cette fête est de l'initiative du clergé fécampois ou des laïques. Par contre, au Havre, une soixantaine d'années plus tard est créée, à l'initiative de l'église et des capitaines morutiers, la Confrérie du Saint-Sacrement, réservée aux Maîtres et officiers morutiers. « Les hommes, s'inquiètent les capitaines, pendant les huit à neuf mois que dure ordinairement le voyage, sont privés d'assister aux solennités de l'église, d'entendre aucune messe, ni recevoir aucun sacrement pendant un si long temps, de sorte qu'on en voit plusieurs aujourd'hui au dedans du Havre au fond de l'hivers, qui, depuis quarante ans et plus depuis qu'ils voyagent sur mer, ne sont pas encore trouvés à Pâques, Pentecôte ou Fête du Saint-Sacrement pour rendre leur devoir à notre Seigneur » (5).
Du début du 17e siècle jusqu'au milieu du 20e siècle cette cérémonie a subi les vicissitudes des modes et de l'histoire de la pêche fécampoise. Si au 17e elle est fêtée en août (peut-être le 15), l'on peut penser qu'elle préfigure le début de la campagne du hareng salé qui commence fin août au Nord des îles Shetlands et Orcades. Nous n'avons pas d'élément précisant exactement l'époque à laquelle cette cérémonie fut célébrée, précédant le départ des voiliers morutiers, au début du mois de mars.
Au milieu du 19e siècle, paradoxalement la Saint-Pierre n'est plus ou peu commémorée par les marins, comme nous l'apprend cet article paru dans le Journal de Fécamp du 12 février 1862 : « Autrefois, le départ de nos terre-neuviers était précédé d'une fête religieuse, dite de la « Saint-Pierre d'hiver ». Cette fête était tombée en désuétude depuis quelques années ». Mais à partir de 1862, de nouveau cette cérémonie est célébrée. « On en a repris la célébration cet hiver et lundi les capitaines ainsi que leurs équipages ayant à leur tête Monsieur Thomas, commissaire de la Marine, et tout le personnel de l'inscription assistaient à l'office Divin dans l'église Saint-Etienne ».
Cette fête est, à la fin du 19e siècle, une fête patronale, simple et sobre et tous les marins de Fécamp y participent, ceux de la grande pêche, ceux de la pêche hauturière et ceux de la petite pêche. Cette fête est appelée, la « St-Pierre-ès-Liens », comme le précise le Journal de Fécamp du 2 février 1879 : « Chaque année avant leur départ, nos marins font célébrer une messe solennelle en l'honneur de Saint-Pierre ès liens leur glorieux patron, cette cérémonie aura lieu lundi 3 février à l'église Saint-Etienne à 10h 1/2, elle sera précédée du chant des litanies avec accompagnement du grand orgue et suivie du cantique à Notre-Dame de la Garde ». Les marins fécampois disent plus volontiers la « St-Pierre à lien » (6).
Cette fête n'est pas uniquement fécampoise, car dans les villages, comme Elétot, Senneville, St-Pierre-en-Port qui sont les réservoirs des équipages des navires fécampois, les marins de ces communes fêtent également la St-Pierre dans leur village, mais pas à la même date que la fête de Fécamp. Dans ces villages, la fête se limite à une messe le matin, puis aux vêpres en milieu d'après-midi. L'église est ce jour-là somptueusement décorée par les marins du village. Voici ce qu'en écrit « Pierre Leterrien » dans le Journal de Fécamp du 4 février 1903. « ...Toute la nef de l'église d'Elétot est décorée du grand pavois, l'autel disparaît sous les fleurs et une ancre étincelante de mille feux domine le sanctuaire... »

A Fécamp, la fête reste simple et très locale. Le programme sobre, prévoit en général, une messe chantée dans le milieu de la matinée, suivie d'une procession jusqu'à la mâture, et enfin la bénédiction de la flotte de pêche. Le soir un ou plusieurs bals de nuit sont prévus.
La manifestation officielle est organisée par deux capitaines. En 1903, les deux capitaines qui gèrent les festivités sont les capitaines Fernand Bachelet et Louis Richer, ce sont comme de coutume, les deux plus jeunes capitaines de la flotte de pêche. Cette année-là, la Saint-Pierre a lieu le lundi 3 février. La départ du cortège a lieu à 9h45 devant les locaux de l'inscription Maritime située à l'époque dans le haut de la rue des Prés (7), en face du café Anglais.
Le Journal de Fécamp publiait quelques jours avant la fêle l'annonce suivante : « Messieurs les armateurs, Capitaines et patrons de pêche sont spécialement invités à se joindre au cortège qui se formera au bureau de l'Inscription Maritime, avec les membres du bureau de la Caisse de Secours au Marins, drapeau en tête » (8). Ce cortège est précédé par la Société Musicale des Enfants de Fécamp qui emmène les personnalités à l'église St-Etienne qui a été décorée pour l'occasion. « La façade de l'église ayant été décorée d'écussons et de drapeaux aux couleurs Nationales » nous précise le Journal de Fécamp.
Léonce Bennay nous décrit l'ambiance de cette fête avant la Grande Guerre : « Cette Saint-pierre avait lieu au début de février, j'étais gosse avec mon père j'ai assisté à la messe de la St-Pierre. L'église St-Etienne, décorée d'emblèmes, de drapeaux, de symboles de toutes sortes dédiés à la mer et aux bateaux. Belle messe en grande pompe (tout d'su pour les marins endimanchés) parfois un Archevêque, curés, clergé, chantres, le suisse et le bedeau ».
Juste avant la fin de l'office, une quête est faite par les femmes des capitaines organisateurs de la cérémonie, une partie de la somme récoltée ira pour les oeuvres paroissiales, l'autre partie est versée à la Caisse de Secours aux Marins, et ensuite la distribution du pain béni peut commencer « Pendant la messe, il y avait le pain béni, les bannettes pleines de brioches coupées en morceaux, les bannettes présentées et offertes par des dames bien chapeautées. Passant parmi les fidèles, chacun prenait son petit morceau et se signait avant de le manger après le prêche du curé, en hommage aux marins morts et vivants et souhaitant bonne pêche et bon vent pour la nouvelle campagne. Le curé n'oubliait pas de dire que le pain béni avait été offert par Monsieur ou Madame Untel » se souvient Léonce Bennay.
La messe a été célébrée cette année-là, par M. l'Abbé Enault, curé d'Octeville-sur-Mer, assisté par M. l'Abbé Jouen, curé d'Omonville. «... A l'issue de la Messe, le cantique à Notre Dame de la Garde est chanté par un choeur et l'assistance reprend le refrain familier à nos marins... »
« Le plus émouvant de cette cérémonie, précise Léonce Bennay, c'était la fin, quand tous en choeur reprenions le chant en hommage à la Vierge.
Vierge Sainte exaucez-nous
Notre espoir est tout en vous
Notre-Dame de la Garde
Très digne mère de Dieu
Soyez notre sauvegarde
Pour nous défendre en tout lieu...
Cantique chanté avec ferveur par tous les participants, et quand les strophes du refrain sortaient de toutes ces poitrines et montaient vers les voûtes de St-Etienne, c'était un vibrant appel de ces marins qui allaient s'embarquer pour huit mois ».
Ensuite, le cortège se reforme pour retourner à l'Inscription Maritime « La cérémonie religieuse terminée, le cortège s'est reformé avec la musique municipale en tête qui a reconduit le conseil d'administration de la Caisse de Secours aux Marins et les invités aux bureaux de l'inscription Maritime où a lieu la dislocation » précise le journal. Et enfin la procession se forme pour rejoindre « la mâture » où a lieu a Bénédiction de la flotte : « Une fois dehors, la fanfare municipale entraînait tout ce monde vers la mâture où le clergé bénissait la mer et la flottille des terre-neuvas, car il était impossible d'aller en barque pour bénir chaque bateau.
A regarder, c'était une forêt de mâts, de vergues, peintes ou huilés, ornés de pavillons de toutes les couleurs. Une forêt semblant sortir de l'eau et des quais, les rues noires de monde. Tous les habitants de Fécamp et des environs sont là, car il est bien rare qu'à Fécamp, la famille ne compte pas au moins un marin dans son giron ».
Le chanteau et les bals

Aux alentours de midi, les invités se rendent au « chanteau », celui-ci se déroule sous les halles du marché. « La St-Pierre, fête religieuse et païenne à la fois avait conservé des règles et des rites très anciens, son chanteau, c'était la réunion sous les halles devant des tables nappées sur lesquelles étaient posés, verres, bouteilles, brioches en grande quantité. Une fois les cérémonies terminées, les autorités civiles et religieuses, armateurs, capitaines et marins venaient déguster les vins en mangeant de la brioche. Mais il fallait des sous pour tout cela. il y avait une règle, c'était les deux plus jeunes capitaines que l'on désignait pour collecter, pour chiner l'argent nécessaire »
Ensuite, se souvient Léonce Bennay, « la fête païenne commençait à la maison où l'on mettait les petits plats dans les grands ».
Le soir un ou plusieurs bals sont organisés, l'un au casino, les autres sous les halles ou à la Rouge. « Le soir, les bals de la St-Pierre, au casino, à la Rouge, sous les halles, sans se soucier du lendemain. Mais pour les bals il y avait ségrégation, au casino, c'était les armateurs, capitaines, commerçants, bourgeois et leurs familles ; le gratin. Les toilettes, les bijoux, les fourrures, en somme une concurrence de gens bien. C'était une attraction pour les gens du quartier du port qui attendaient aux portes du casino l'arrivée des calèches apportant leur contingent de nantis. Ça bavachait parmi les curieux et patati et patata. Cela faisait partie du folklore. Dans les autres bals, c'était la foule du populaire qui s'en donnait à coeur joie et les bals terminaient tard et souvent les gens, les marins renculotaient le lendemain. N'oublions pas qu'ils partaient pour huit mois ».



La fête des marins

Après la Grande Guerre, ce sont les armateurs qui prennent la direction de cette fête, un comité composé d'armateurs, de capitaines et de notables, est chargé de l'organiser. Le comité décide à cette époque de changer le nom de la fête et c'est à partir des années vingt que la St-Pierre prend le nom de « Fête des Marins ». En 1925, la fête a lieu le lundi 2 février, le déroulement de la cérémonie est pratiquement identique à celle d'avant guerre. Cependant, quelques détails symboliques montrent le changement d'orientation de celle-ci. Le départ ne se fait plus à la « Marine » mais à 9h devant les locaux du syndicat des armateurs, quai Bérigny. Ensuite, le cortège se dirige au presbytère pour aller chercher à 9h15 Monseigneur l'Archevêque de Rouen Du Bois de la Villerabel. Grande Guerre oblige, une gerbe est déposée à 9h30 au monument aux morts, place Thiers. A 9h30, messe en musique à l'église Saint-Etienne, puis vers les 11h15 défilé et bénédiction de la mer. Une demi-heure plus tard tous les officiels, armateurs et capitaines se retrouvent au chanteau, qui cette fois-ci ne se trouve plus sous les halles, mais au casino avec un prix d'entrée de 2 Frs (9).
Le soir à 9h le bal officiel est ouvert au casino également avec un prix d'entrée de 3 Frs.
Quelquefois des événements malheureux modifiaient ce séculaire rituel, c'est ainsi qu'en 1928 les bals et le chanteau furent annulés en hommage aux marins disparus dans le naufrage du chalutier PACIFIQUE.

La flotte des trois-mats morutiers décimées à 70 % pendant les hostilités est remplacée par les chalutiers à vapeur, puis plus tard par des chalutiers à moteur. Les capitaux importants investis dans ces nouvelles unités obligent les armateurs à s'orienter vers de nouvelles règles de gestion, et pour vendre le poisson il faut, entre autres, en faire la promotion. Les armateurs fécampois — comme les Malouins d'ailleurs — ont très bien compris ce principe et ils prennent en charge l'organisation des fêtes de la Saint-Pierre, en médiatisant l'événement et en invitant des personnalités politiques, religieuses et artistiques. En 1936, le président du Comité d'organisation de la fête des marins n'est autre que Joseph Duhamel, armateur à Fécamp et ex-président des grandes pêches au Comité central des armateurs de France.
Le déplacement de ces personnalités attire bien évidemment la presse nationale et l'événement est relaté dans les grands journaux parisiens et nationaux.
L'affluence de personnalités a largement médiatisé la fête mais cependant, le principe de la fête reste toujours le même, c'est-à-dire une messe le matin, la procession puis la bénédiction de la flotte de pêche, ensuite le chanteau qui a abandonné les halles au profit du casino et ce qui est nouveau, un grand repas qui réunit tous les invités de marque « à midi, un vin d'honneur, le chanteau, réunit les héros du jour au casino municipal... Le banquet qui suivit à l'hôtel de la Poste réunit plus de 150 couverts. Autour de M. A. Rio, ancien ministre, président de la commission de la marine du Sénat, qui préside, ont pris place M. Couturier, maire de Fécamp, M. Thoumyre, sénateur, M. Bureau, député etc... »

La Marine Nationale est présente et détache un ou plusieurs bâtiments pour l'occasion : « La marine militaire s'était fait représenter par l'aviso Quentin-Roosevelt. C'est d'ailleurs à quatre cols bleus, sur les épaules desquels repose une goélette en miniature, que revient l'honneur de mener l'imposant cortège de vieux loups de mer que suivent les mousses chez qui reflètent la confiance et l'admiration pour des aînés qui oublient aujourd'hui les souffrances passées et les luttes à venir » (10),

Jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le cérémonial ne changera pas ou peu, cependant une nouveauté, c'est après 1937 que le clergé embarquera dans une barque pour bénir la flotte dans le bassin « Dans le bassin Bérigny, ii fut procédé la bénédiction de la flottille : chalutiers de grande pêche, drifters à vapeur hauturiers, voiliers de pêche côtière qui tous arboraient le grand pavois. L'archevêque de Rouen, qui avait embarqué à bord de la barque « Marcelle Pierre » fit le tour du bassin » (11).
Au lendemain de la guerre, la France panse ses plaies, la flotte de pêche est en pleine reconstruction. La première Saint-Pierre de l'après-guerre est fêtée en 1946 sous la direction de Louis Noblet. La cérémonie reste cependant la même qu'avant la guerre à quelques détails près. Une nouveauté cependant, le dépôt de gerbes au monument aux morts se fait après la bénédiction et il est suivi d'une remise de médailles. En 1949 l'invité d'honneur est l'écrivain Roger Vercel et les 9 chalutiers morutiers au départ de cette campagne sont bénis par l'Archevêque de Rouen à bord du bateau pilote PROFESSEUR GOSSET. Cette année la fête change de nom - en tout cas dans la presse - et devient « Le pardon des Terre-Neuvas » (12).

C'est à partir de cette date que la fête se médiatise et prend une ampleur jamais atteinte. Le capitaine Jean Recher se souvient des caméras de « Pathé cinéma » ou des actualités « Gaumont » montées sur le toit d'une traction précédant le cortège. Une flopée de ministres, députés, sénateurs et autres personnalités religieuses, politiques, militaires, civiles, et artistiques se côtoient à la Saint-Pierre des Marins. La liste des invités de marque détaillée dans la presse de l'époque est impressionnante. Outre les armateurs de Fécamp, l'on y trouve ceux de Saint-Malo, de Boulogne, des préfets, des amiraux, Gaston Deferre alors ministre de la Marine, René Coty président du Conseil, des grands patrons, des artistes comme le peintre Marin Marie, ou Anita Cortti. Bien évidemment, cette affluence de personnalités attire la foule et c'est un cortège de plus de 5 000 personnes qui défilent en sortie de la traditionnelle messe.
Cette foule se concentre également sur les chalutiers, les marins avec la bénédiction des armateurs, invitent la famille et les amis à monter à bord de leur navire pour assister — aux premières loges — à la bénédiction de la flotte.
Bien souvent, le clergé et les officiels embarquent à bord du bateau pilote PROFESSEUR GOSSET ou après 1951 à bord du canot de sauvetage ONESIME FREBOURG, mais il est arrivé que ceux-ci prennent place à bord d'un caïque ou d'un bateau de pêche. Bien souvent, les journalistes, la télévision et les autres invités embarquent sur un demi-dundée (13) pour suivre à une encablure du navire « officiel » le déroulement de la bénédiction.


1946-1956 La sainte propagande

De 1946 à 1956, le monde de la pêche morutière française est dans un état de grâce, les notions de gestion des ressources sont l'apanage de quelques scientifiques « illuminés » de I'O.S.T.P.M (14) qui n'inquiètent guère les armateurs et le gouvernement. Ces scientifiques comme Anita Conti avaient commencé à prédire dans les années 50 qu'il fallait réfléchir à un plan de gestion de la ressource de morue sous peine de voir la pêche française s'écrouler.
Comme le poisson donnait à « bloc », ces sages conseils furent unanimement oubliés par l'ensemble de l'armement national.

La Saint-Pierre des marins de Fécamp, tout comme le Grand Pardon des Terre-Neuvas de Saint-Malo, sont devenus durant cette période le rendez-vous politique de l'hiver. Même si le vote des marins est considéré comme négligeable par les politiques (15), celui des armateurs et de leurs amis par contre ne l'est pas. Les armateurs et les politiques utilisent l'image et la symbolique de ces grandes fêtes pour deux choses. La première est un formidable outil de communication permettant de promouvoir la vente de leurs produits : la morue sous toutes ses formes et ses dérivés. La seconde, beaucoup plus politique, montre l'image d'une profession courageuse (le seul point incontestable), moderne, chrétienne et... riche, mais en masquant bien entendu, la souffrance, l'isolement et les risques qu'encourent les hommes sur les bancs de pêche.
Ce type de communication est récurrent dans les discours des hommes politiques, armateurs et du clergé présents lors de ces fêtes. Ces discours ne sont pas destinés uniquement aux habitants des ports de pêche, mais servent à donner un exemple symbolique à a nation toute entière.


Sur un air de revendication

A partir de 1957, dans les articles traitant de la Saint-Pierre, le ton change, les journaux spécialisés publient en gros titre « La campagne de 1957 de grande pêche a été nettement déficitaire » (16), deux ans plus tard en 1959, la revue La pêche Maritime imprime « Vieille de quatre siècles, l'industrie française de la morue sera-t-elle contrainte à l'abandon ? » (17).

Ces titres, qui n'enlèvent en rien la popularité de fête, font ressortir les premières affres d'un malaise qui ne fera que s'amplifier. Alors qu'autrefois politiques et armateurs tenaient pratiquement un discours identique, au début des années soixante, celui-ci tourne à la revendication syndicale patronale ; c'est ainsi que Léopold Soublin, alors président de la fédération des armateurs attire l'attention de M. Grandval, secrétaire général de la marine marchande sur « les principaux problèmes que causent à la profession les dernières ordonnances gouvernementales aussi bien que la poussée de nationalisme de certains pays concurrents et les incidences du Marché commun (18) ».

Les poussées de nationalisme évoquées par L. Soublin sont en fait, l'extension des eaux territoriales des pays dont les eaux abondent en morue, et devant ces questions plus qu'embarrassantes, les hommes politiques importants comme les ministres commencent, à partir de 1960, à déserter petit à petit et en douceur, les fêtes de la St-Pierre, terrain devenu revendicatif et non plus festif. Ainsi en 1961, comme le souligne le journal Les pêches maritimes du 20 février 1961 « Le passage rapide de M. Buron, ministre des Travaux publics et des Transports, fut l'occasion d'aborder les grands problèmes... ». L'année suivante, en 1962, le traditionnel banquet a été supprimé, il n'y eut donc pas de discours cette année-là, mais les problèmes et les revendications patronales subsistent ; diminution des captures, concurrences des pays proches des lieux de pêche, inégalité des charges sur l'armement français par rapport à l'armement étranger. Lors des fêtes de 1963, Maurice Sadorge, maire de Fécarnp et conseiller général s'inquiète de la situation et déclare « Si les fonds de pêche continuent d'être surexploités, nos belles qualités ne nous sauverons pas du naufrage... (19) ». Cette année-là, la bénédiction ne se fait plus à bord d'un bateau, mais sur une estrade installée sous la mâture face au bassin Bérigny.

Un sous-préfet à l'Abbaye

Contrairement aux années précédentes où l'office religieux se déroulait dans l'église Saint-Etienne de Fécamp, en 1964, 1965 et 1966 c'est l'abbatiale de la Trinité qui a été choisie par les organisateurs pour célébrer la messe « Grand Pardon de Fécamp ». Les organisateurs ont certainement eu le souci d'accueillir un nombre plus important de fidèles, « Pour le public, venu parfois de fort loin, encouragé par le beau temps et attiré par une recherche de folklore, cette fête des marins s'est à peu de chose près maintenue dans la tradition... » écrit un journaliste (20). L'heure, dans le milieu de la pêche, est très grave. A Fécamp, comme à Saint-Malo — où le Grand Pardon a été purement et simplement supprimé — les armateurs et les marins ont pris réellement conscience que la pêche était moribonde. Les discours de Jacques Ledun, président des armateurs à la grande pêche, de Maurice Sadorge, maire de Fécamp sont d'un pessimiste redoutable : « Cinq mille foyers attendent de nous des décisions salvatrices. La zone industrielle de Babeuf pour laquelle la formule moderne du district nous apporte quelques espoirs de réalisation ne sera qu'un palliatif. Fécamp sans son industrie des pêches maritimes ne sera plus Fécamp. Et Fécamp est en danger ! ».
Les déclarations des syndicats d'armateurs, des hommes politiques locaux et nouvellement des syndicats de marins, ont fait fuir définitivement des Saint-Pierre de cette deuxième moitié des années 60 les ministres, hommes d'État et la télévision française. En 1964, le gouvernement est simplement représenté par le sous-préfet du Havre qui « n'a pas voulu faire de vaine promesse ». Fini, le temps des fourrures, bijoux, des banquets. La fastueuse Saint-Pierre des Marins de la décennie précédente est morte et enterrée.

En février 1966, la population fécampoise boude la fête, la neige et le froid de l'hiver y sont pour une part, mais malgré l'arrivée de nouvelles unités, comme le chalutier congélateur VIKING baptisé à Fécamp en mai 1965 et la construction de deux congélateurs pour la Havraise de Pêche, le NÉVÉ et le MARIE DE GRACE, la crise et le chômage sont bien là et les marins ont encore le souvenir des six chalutiers désarmé en 1965 (21).
Les syndicats d'armateurs et de marins font appel au gouvernement pour aider la pêche. La réponse de M. Bettencourt, secrétaire d'État aux transports est nette « Ne croyez pas que le gouvernement fera tout... c'est à vous d'abord... » publie en gros titre Le Progrès de Fécamp.
En 1969, la date de la célébration de la Saint-Pierre est portée au 28 décembre, les années suivantes cette date sera comprise entre Noël et le Jour de l'An, en 1971 le 26 décembre et en 1972 elle a lieu le 24 décembre, les marins ainsi que les armateurs eux-mêmes désertent cette fête. Quelques années plus tard, malgré les efforts et le dévouement des capitaines Jean et Eugene Rocher pour essayer de relancer cette cérémonie, le moral n'y est plus, les moyens non plus. Voici un extrait du communiqué de presse signé par les deux frères. « Le nombre toujours décroissant de chalutiers et donc de marins, principalement à la pêche morutière, incitent les commissaires de la St-Pierre à devenir plus modestes dans leurs projets. Aussi pour la prochaine St-Pierre qui aura lieu le 26 décembre le cortège habituel sera supprimé... » (22).
La Saint-Pierre des Marins s'éteindra après sa dernière messe le 26 décembre 1976.




Et le phénix renaîtra de ses cendres...

Cette année, le 7 février 1999, à l'initiative de l'Association des Terre-Neuvas, une « messe souvenir de la St-Pierre des Marins » a été célébrée dans notre église Saint-Etienne. Cette cérémonie a attiré une foule impressionnante, l'église était « chargée à bloc » comme disent les matelots. A quoi attribuer ce phénomène ? A un effet secondaire de la coupe du monde de football ? A un besoin de collectivisme dans une société où l'on prône essentiellement l'individualisme ? Au besoin d'une communauté de se retrouver autour d'un dénominateur commun ? A un subit besoin de religion. La réponse est certainement dans toutes ces questions. En tout cas, c'était une réussite, car jeunes et moins jeunes étaient présents et s'il l'on regarde de près le programme de cette manifestation, l'on retrouvera à quelques détails près la cérémonie de 1903.
Une seule petite critique pour les prochaines il faut enlever le mot « souvenir » à cette fête, c'est aux marins de l'an 2000 que cette cérémonie doit être consacrée.


PASCAL SERVAIN



NOTES

1. Extrait d'un manuscrit commencé en 1837
2. Alain Cabantous & Michel Mollat Histoire des pêches maritimes en France. Privat, 1987
3. Alain Cabantous & Michel Mollet Histoire des pêches maritimes en France. Privat, 1087, page 227
4. Journal de Fécamp, 29 janvier 1950.
5. Alain Cabantous & Michel Mollat: Histoire des pêches maritimes en France. Privat, 1987, page 235
6. Précision du Capitaine Jean Flecher
7. Actuellement, à l'endroit du magasin « Hall du Cuir »
8. Journal de Fécamp, 1er Février 1903.
9. A cette époque, mon grand-père Léonce Bermay, qui avait été reçu constructeur de l'État et qui était contremaître au chantier Argentin, gagnait 5frs par jour.
10. La pêche Maritime du 15 février 1936
11. La pêche Maritime du 15février 1939 n° 795
12. La pêche Maritime du 15 février 1949
13. Le CHRISTIAN en 1950
14. Office Scientifique et Technique des Pèches Maritimes, le grand-père de IFREMER
15. Les marins votaient rarement, étant souvent en mer lors des élections
16. Les pêches Maritimes, n° 959 février 1968, page 65
17. Les pêches Maritimes, n° 972 mars 1959, page 129
18. Les pêches Maritimes, n° 971 février 1959, page 65
19. Les pêches Maritimes, n° 1019 février 1963, page 73
20. Les pêches Maritimes, n° 1019 février 1964, page 87
21. Le Progrès de Fécamp du 18/1/1965
22. Archives municipales de la Ville de Fécamp