L'association

Le Patrimoine de Fécamp

Fécamp aujourd'hui

Fécamp demain

Les moines bâtisseurs de Fécamp à l'Angleterre

Annick Espargilière

3 février 2006 - Maison du Patrimoine


 

Bonsoir à tous et merci d'avoir répondu à l'invitation de Dorothy et du service Patrimoine qui nous accueille ce soir pour évoquer le parcours des moines, de leur abbaye bénédictine de Fécamp au Sud de l'Angleterre, car ils s'y voient offrir des biens et vont y construire des églises, des abbayes pour marquer leur présence et faire rayonner leur foi.

Comme Dorothy vient de l'exposer, les liens demeurent très forts et très vrais avec plusieurs villes et leurs communautés religieuses dans le Sussex.

Pour comprendre cette relation privilégiée, nous allons interroger l'histoire de Fécamp, de la Normandie, de l'Angleterre aux racines vikings communes, chercher les causes de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant, mettre en évidence les liens familiaux entre les ducs de Normandie et les rois d'Angleterre et nous attacher au rôle très important de l'Eglise et des monastères par lesquels passaient toutes les routes commerciales, diplomatiques et politiques au Moyen Age, ce qu'ont fort bien compris les ducs de Normandie qui ont contribué à leur grandeur.

 

I. De la conquête au duché de Normandie (Rollon)

à l'installation monastique (Richard I et II)

 

A. Les invasions Vikings du nord de l'Europe, de Norvège, de Suède, du Danemark.

Des bandes vont déferler vers le Sud, vers l'ouest, vers l'Est. Ces hommes à la recherche de nouvelles terres, on les appellera les Vikings. Ils naviguent avec des bateaux à fond plat très maniables, à la voile ou à la rame, aussi bien sur mer que sur les fleuves.

C'est Eric le Rouge, qui, banni d'Irlande, poursuivra sa route vers l'Ouest, vers Terre-Neuve, le Labrador.

Ce sont les bandes suédoises, qui, par les fleuves de l'Est, arrivent jusqu'à la mer Noire et la mer Caspienne, et établissent les premiers contacts commerciaux avec les caravanes venues de Bagdad.

Au sud, le monastère de Lindinsfarme sur une petite île au sud Est de l'Ecosse est le premierer à être attaqué en 793. La stratégie se met en place: attaquer un monastère où des richesses sont accumulées et reprendre vite la mer. Elle est reprise à Fécamp où le couvent de religieuses est pillé en 841. La large vallée qui ouvre la barrière des falaises sur la mer offre un abri naturel et permet un départ rapide en cas de besoin.

Ainsi tant en Angleterre qu'en Neustrie, attaques et pillages se multiplient. Après le pillage de Londres en 850, les Vikings s'installent dans le Danelag, à York et du Yorkshire à la Tamise.

De même, ils remontent la Seine et les Abbayes de Jumièges, de St-Ouen de Rouen sont pillées comme Rouen et Paris. Paris pour la troisième fois en 861 par exemple, malgré le traité de Verdun en 843 avec Charles le Chauve : contre un tribut de 7000 livres d'argent, les Vikings devaient se retirer !

B. Le duché de Normandie.

C'est pourquoi Charles le simple est amené à pactiser avec Rollon, chef viking norvégien en 911 par le traité de St-Clair-sur-Epte en présence de l'archevêque de Rouen.

C'est l'acte de naissance du duché de Normandie. Rollon reçoit des terres plutôt au Nord de la Seine, le Pays de Caux en particulier, et en contrepartie il doit rester allié du roi et se convertir au catholicisme. Ce traité est établi selon la méthode scandinave puisqu'aucun document n'est écrit, aucune charte n'est signée. Rollon, peut-être pas très sincère dans ses convictions religieuses a cependant le soutien de l'Eglise. Il impose habilement le respect du droit et de la paix civile. Une chronique citée par Charles Nodier évoque Rollon aimant chasser en forêt de Roumare et suspendant sans crainte ses bracelets d'or aux branches des arbres ! Progressivement, il étend sa domination à la Basse-Normandie, d'Evreux à Bayeux, d'Argentan à Vire.

Guillaume Longue Epée lui succède. Il est le premier à faire de Fécamp une résidence ducale, sans doute parce qu'on y parle le Norois et que ses enfants y sont élevés avant d'aller dans la Manche où son duché continue de s'étendre jusqu'au Mont-Saint-Michel et à Avranches.

C. Richard I et Richard II.

C'est Richard, son fils, qui lui succède, Richard Ier, Richard sans peur. Il mène judicieusement sa politique d'alliance pour maintenir la paix intérieure et la prospérité du duché. Il relève le monastère de Jumièges, pillé par ses ancêtres et qui avait été fondé au VIIe siècle par St-Philibert. Lui est authentiquement Chrétien, il aurait toujours eu avec lui la bure des moines. A Fécamp, malgré sa tentative infructueuse de faire venir les moines bénédictins « les vrais imitateurs des apôtres », il donne aux chanoines qui ont remplacé les moniales, 12 paroisses, les églises avec leurs biens et leurs revenus. Voici la liste de cette première série de dons à leur fondation :

(Selon Léon Fallue Histoire de la ville et de l'Abbaye de Fécamp)

De même, ses grands vassaux, de grands seigneurs font aussi des dons à l'Abbaye. Par exemple, Odon, le fils de Godfried, offre l'église de Senneville avec une ferme, Ansgoth, la terre de Bernay, les moulins à Butestot et à Bremetot, et enfin Emelma, femme de Hugues, offre pour son mari la terre de Butes.

Ce ne sont que quelques exemples de dons qui seront fréquents et qui enrichiront considérablement l'Abbaye qui va être fondée avec Richard II.

Richard II succède à son père Richard Ier. Il est l'aîné des huit enfants que celui-ci a eus avec sa concubine Gonnor. Richard II se signale d'abord par sa volonté de maintenir la paix intérieure du duché. Les insurrections paysannes sont violemment réprimées. C'est le premier à porter le titre de duc de Normandie dans un duché très puissant, parmi les mieux administrés de l'époque.

Fécamp devient une des grandes capitales du duché, et un centre religieux important. C'est lui « le père des moines » comme on l'appellera. Il fait appel à Guillaume de Volpiano pour fonder l'Abbaye bénédictine. Il réussira à le faire venir en Normandie en 1001 en lui envoyant chevaux et charrois pour le convaincre que les ducs ne sont plus des barbares comme leurs ancêtres.

Guillaume de Volpiano, italien, d'une grande famille lombarde en parenté avec le duc de Bourgogne, vient de relever le monastère bénédictin qui suit la règle de Cluny, à Ste-Bénigne de Dijon, il y a rédigé « les us de Ste-Bénigne ». Il est donc auréolé de sa réputation d'homme sévère, d'éminent théologien, de savant qui apportera ses connaissances médicales, d'érudit qui développera le scriptorium dans le monastère et l'école pour les laïcs à l'extérieur, de grand musicien qui réformera et enrichira considérablement les modulations du chant grégorien, d'artiste enfin qui soutiendra la confrérie des jongleurs, laquelle portera loin la réputation de Fécamp.

Il faut construire un monastère plus grand, une abbatiale plus grande pour accueillir fidèles et pèlerins. Il est donc aussi architecte et grand administrateur prenant la direction des abbayes de St-Ouen, de Jumièges, de Fontenelle, du Mont-Saint-Michel jusqu'à 40 abbayes et au total 1200 moines seront sous son autorité, faisant rayonner la puissance religieuse et intellectuelle de Fécamp en Normandie. Surtout, c'est à Guillaume de Volpiano que Fécamp doit le privilège de l'exemption, si capital durant toute son histoire. Selon le modèle clunisien, il négocie avec le roi Robert le Pieux en 1006 la charte d'exemption du monastère et de ses biens de toute domination seigneuriale ou épiscopale. Cela signifie :

Il y a donc une très grande autonomie, mais aussi une grande dépendance ducale. C'est pourquoi les armes de l'abbaye de Fécamp sont un écu à trois mitres. Elles représentent les trois abbayes dépendant de celle de Fécamp : Bernay, Ste-Berthe de Blangy, St-Taurin d'Evreux dont les abbés peuvent porter la mitre et la crosse épiscopale.

D. Les premières donations en Angleterre.

Dans le même temps, Ethelred, le roi d'Angleterre demande en mariage Emma, la sÏur de Richard II pour en faire son allié contre ses ennemis danois. Lorsque Suend, le roi du Danemark se rend maître de toute l'Angleterre, Ethelred et Emma viennent chercher refuge auprès de leur allié et frère Richard II. En remerciement, Ethelred promet de donner Rameslie à l'abbaye en 1014.

Rameslie, c'est le manoir de Brede, les ports de Rye et Winchelsea, deux ports actifs de la côte sud-ouest de l'Angleterre. Ce domaine, dont hérite Aethelmaer, un proche de la famille royale et un conseiller d'Ethelred, est offert par celui-ci à Eynsham, abbaye bénédictine qu'il a fondée et qui est également protégée par Ethelred et sa femme.

A la mort de Aethemaer en 1013, Ethelred pense offrir Rameslie à l'abbaye de Fécamp pour la remercier de son hospitalité et remercier Dieu de son soutien contre ses ennemis danois. Mais Ethelred ne pourra réaliser cette donation, il meurt le 23 avril 1016 et c'est son ennemi Canut qui lui succède sur le trône d'Angleterre. Canut est alors maître d'un vaste empire très puissant.

Habilement, le jeu des alliances l'amène à épouser le 10 juillet 1017 Emma, qui devient donc la femme de l'ennemi de son mari ! Elle le persuade de donner Rameslie à l'abbaye de Fécamp : elle y est attachée pour y avoir séjourné et c'est là que sont inhumés son père et son frère.

Ce ne sont pas les premières donations de terres à des monastères en Angleterre puisque St-Riguier en Picardie et St-Denis en Ile de France en possédaient déjà. L'abbaye de Fécamp, monastère de prédilection de la famille ducale s'en voit offrir très tôt pour ces raisons familiales, mais sans nul doute pour des raisons diplomatiques et économiques. Fécamp est bien situé sur la côte normande face au Sussex et donc l'abbaye gérera des ports de chaque côté de la Manche, ce qui facilitera les voyages et les échanges commerciaux. Elle gère déjà le port de Fécamp et a les 2/3 des bénéfices des ports anglais !

 

II. La succession au trône d'Angleterre

 

A. Edouard le Confesseur.

Bientôt se pose le problème de la succession au trône d'Angleterre. Malgré sa promesse de ne pas désavantager les enfants du premier mariage d'Emma, les héritiers légitimes, Alfred et Edouard, Canut cherche à privilégier son propre fils Harold. Alfred et Edouard doivent se réfugier à Fécamp auprès de leur parent, le duc Robert. Jean de Ravenne, abbé de l'abbaye sous le nom de Jean d'Alie, entreprend l'éducation de celui qui deviendra le roi d'Angleterre, sous le nom d'Edouard le Confesseur le 8 juin 1042. En décembre 1054, l'abbé Jean d'Alie, celui que les Anglais appelleront « Petit Jean » car il est resté ami intime du roi Edouard vient en Angleterre visiter les biens de l'abbaye et suivre leur gestion, d'autant que de nouvelles donations lui sont faites pour son abbaye. Le roi lui offre le manoir de Bury, qui appartenait à sa sÏur, plusieurs manoirs dont Steyning, des terres en labour, des biens, des prairies et Hastings qui appartenait à Harold. Et Edouard le Confesseur, comme le rappelle ce vitrail de Fécamp fait reconstruire l'abbaye de Westminster.

Les problèmes de succession au trône posent à nouveau problème. Edouard le Confesseur, sans enfant, songe à son cousin Guillaume car il garde des attaches avec la Normandie et mène une politique pronormande mal acceptée des Anglo-Saxons. Le cousin Guillaume, c'est Guillaume le Bâtard ; il est le fils de Robert le magnifique et de sa concubine Arlette que celui-ci choisit pour lui succéder. A son départ, à la croisade en 1035, Robert a fait jurer aux seigneurs et au clergé du duché fidélité à son fils âgé de 8 ans !

C'est donc auprès de Guillaume qu'Edouard le Confesseur envoie en mission Harold en 1064 pour lui confirmer cette promesse de succession. Comme le montre la tapisserie de la reine Mathilde, réalisée par des moines anglais, Harold jure à Guillaume de lui assurer la possession du royaume.

B. Guillaume le Conquérant

1 - Causes de la guerre.

Mais à la mort d'Edouard le 5 janvier 1066, Harold usurpe le trône, il se fait proclamer roi d'Angleterre. Le parjure pousse Guillaume à envahir l'Angleterre. Il peut compter sur les agents d'information que sont les Normands installés dans le sud de l'Angleterre. Il peut aussi compter sur un millier de bateaux, des navires marchands réquisitionnés et des navires construits pour soutenir cette entreprise. Probablement Guillaume à Fécamp pour les Pâques de 1066 a-t-il pu compter sur les moines de l'abbaye pour dresser la liste de ses forces. Un bateau de guerre, un snekkar, aux couleurs de l'abbaye embarquera à son bord 20 chevaliers et leur suite sous la direction de l'aumônier Remigius.

Tout est prêt ; Jean d'Alie, de retour de Rome, a obtenu le soutien du Pape. La bannière du Pape est bien visible sur un snekkar : cette guerre de succession est déclarée guerre sainte : « Holy War » puisqu'Harold reprenant ses terres d'Hastings, a pris des terres appartenant à l'Eglise.

2 - Hastings

Profitant des vents favorables de l'équinoxe de septembre, cette flotte part de St-Valéry-sur-Somme et arrive le 28 septembre à Pevensey , pas dans les terres de l'abbaye. Il est facile aux hommes de Guillaume d'avancer vers des terres qui leur sont acquises et qui seront préservées, alors que Douvres sera pillée. Harold est alors occupé à défendre son royaume des attaques au Nord par le roi de Norvège Harald, et son propre frère Tortig. L'affrontement entre les troupes d'Harold et de Guillaume a lieu à Hastings. Harold est mortellement blessé à l'Ïil. Guillaume grâce à une meilleure stratégie est vainqueur et devient roi d'Angleterre. Il se fait couronner le 25 décembre 1066 dans l'église abbatiale de Westminster

3 - La victoire

Et Pâques, la grande cérémonie aristocratique célébrée « à la gloire de Dieu pour la rédemption princière », selon l'expression d'Annie Renoux dans sa thèse, sera célébrée le 8 avril 1067 à l'abbaye de Fécamp en triomphe. Accueillis au seuil de l'église par l'Abbé Jean d'Alie, Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d'Angleterre est accompagné des seigneurs de sa cour aux vêtements d'étoffes précieuses et de prisonniers aux longs cheveux roux qui feront grande impression, comme en témoigne le biographe de Guillaume le Conquérant, Guillaume de Poitiers.

Voici donc Guillaume duc de Normandie et roi d'Angleterre. Pour affirmer son autorité, il soumet l'Angleterre par une répression violente et doit partager son temps entre l'Angleterre et la Normandie, privilégiant bientôt Caen comme capitale du duché. Il y sera inhumé et Fécamp ne sera pas le sanctuaire de la famille ducale et royale. Guillaume affirme sa double autorité avec sa nouvelle signature la croix du roi d'Angleterre et duc de Normandie.

 

III - Installation en Angleterre. Construction de nouvelles églises.

 

Les possessions de l'abbaye antérieures à 1066 sont confirmées, Rameslie avec le manoir de Brede et les ports de Rye et de Winchelsea avec les 2/3 des droits sur leur activité, elle reçoit également Steyming et le prieuré Si de Coggs comme cette charte de 1085 le rappelle. Cette chartre précise aussi la possession du manoir du Bury, reçu en compensation des terres d'Hastings que Guillaume se réserve, c'est un site stratégique où une motte défensive précédera le château défensif du XIVe siècle, qui n'est pas sans rappeler celui de Fécamp, résidence ducale et site défensif reconstruit en pierre par Richard II et modifié par Henri II Plantagenêt. Guillaume récompense ses fidèles compagnons en leur offrant les terres des vaincus morts ou exilés. C'est donc une véritable armée d'occupation qui quadrille le pays et le pouvoir féodal, aux mains des vassaux de Guillaume se met en place ; par exemple, Bailleul de Fécamp reçoit de grands fiefs et une royauté dans le nord de l'Angleterre, Giffart de Fécamp, les terres de Sudrie, Stoninghs, Roteland, Lincoles, Nighel de Fécamp reçoit Statford et Gérard des Loges, Glocester.

A - Le "Domesday Book".

A Noel 1085, Guillaume prend la décision d'une vaste enquête : ce sera le "Domesday Book". Tous les hommes du royaume, après avoir prêté serment devant le sheriff qui représente le roi et qui cumule les fonctions judiciaires, financières, militaires, doivent répondre à une liste de questions : le nom du village, combien de terres sont cultivées, combien il compte de bois, de prairies, de moulins, de paysans libres, dépendants et d'esclaves.

C'est un inventaire unique, un vrai cadastre qui donne une image de l'Angleterre majoritairement rurale au Moyen-Age à la valeur inestimable pour les historiens. En 1086, le "Domesday Book" consigne les nouveaux titres de propriété. En fait, c'est une vaste opération fiscale pour que nul de ces nouveaux propriétaires n'échappe à l'impôt !

95 noms sont recensés dans le Domesday Book et pour le Sussex, 15 tenants du roi sont répertoriés :

D'après les chiffres du Domesday Book, le manoir de Rye valait 50 livres, celui de Steyning 122 livres, celui de Bury 24 livres. Dans son article sur les possessions anglaises de l'abbaye, M. Yvart (ancien conservateur du Musée de Fécamp ) avance le chiffre de 340 km2 appartenant à Fécamp en Angleterre.

Evidemment ce qui frappe dans cette liste, c'est que les premiers tenants sont évêques, abbés, abbaye, car le Domesday Book, « le livre du jour du seigneur », est rédigé par des ecclésiastiques, Remegius, le moine de Fécamp y a participé.

B - Les nominations dans le clergé.

Lanfranc de Pavie, une forte personnalité et un grand théologien, abbé du Bec puis de St-Etienne de Caen est nommé archevêque de Canterbury, c'est à dire le chef de l'église anglaise. Il la réforme et met en place l'église universelle, supprime les saints anglais du calendrier. Tout le clergé anglais va être renouvelé et remplacé par des hommes cultivés, des hommes d'église en même temps hommes d'état qui savent adapter et imposer leurs institutions.

Venant de l'abbaye de Fécamp, l'aumônier Remigius est nommé abbé de Rochester puis de Lincoln. Herbert Losinga, prieur de Fécamp devient abbé de Ramsay, évêque de Thetford et c'est lui le fondateur de l'évêché de Norwich. Turold devient abbé de Malmesbury puis de Peterborough. Enfin Vitalis, le frère de Richard II, moine au prieuré de St-Gabriel puis abbé de Bernay est nommé abbé de Westminster.

Ces nouveaux dirigeants s'imposèrent selon leur personnalité. Par exemple, lorsque Turstin de Caen nommé abbé de Glastonbury voulut imposer en 1083 le chant grégorien dans son abbaye, la révolte fut telle qu'on dénombra des blessés et des morts.

Mais Herbert Losinga semble agir avec plus de diplomatie : dans une lettre à l'abbé de Fécamp, Roger d'Argences, il sollicite l'autorisation de lui envoyer deux de ses moines pour reprendre le rituel de Fécamp.

Voici le jugement qui fut porté sur Vitalis par la chronique : c'était un des maîtres de la spiritualité au XIe siècle, un homme pacifique ; Il fit observer avec sérénité une meilleure discipline, il favorisa la construction de nouveaux locaux de l'abbaye de WestminsterÉ une hagiographie plutôt flatteuse !

C - Les constructions d'églises et d'abbayes.

Avant d'aborder les constructions d'églises et de monastères qui vont se développer tant en Normandie qu'en Angleterre à l'initiative, entre autres des abbés de Fécamp, il faut les montrer bons gestionnaires de leurs biens. C'est grâce à leurs bénéfices et aux dons qu'ils savent susciter qu'ils purent construire. Ainsi, l'abbé d'Argences souhaite que dans toute famille du domaine exempté, on envoie au moins une fois l'an un de ses membres faire offrande d'un denier à l'abbatiale. Par exemple, lorsque Guillaume, le duc de Normandie voulut faire don de plusieurs vicomtés appartenant à l'abbaye, Arques, Dives, Amblie, Luc-sur-Mer et lorsque Mathilde, son épouse, est intervenue pour offrir à l'un de ses clercs, Renaud, des dîmes et l'église d'Anneville, voici la lettre que les moines leur adresse : « Protégez notre abbaye si vous la tenez pour vôtre, ou bien soumettez-nous à une autre autorité ». Jean d'Alie défend avec fermeté les biens de l'abbaye et récupère ceux en question, même contre Guillaume et Mathilde !

Avec des biens en Angleterre, des régisseurs de Fécamp sont nommés parfois secondés par des laïcs sur place, mais il faut les surveiller. Par exemple, Guillaume de Ros est en Angleterre en 1085 pour mettre fin aux usurpations de Guillaume de Braïense (de Brieze ) sur les revenus du monastère. Ce n'est qu'en 1103 qu'il signera une charte en présence du roi d'Angleterre pour récupérer de l'héritier de Guillaume de Braïense les droits et exemptions sur tous les biens de l'abbaye qui avaient été usurpés (auprès de Rye).

Grande autorité morale et religieuse, Guillaume de Ros est un fin diplomate, un habile gestionnaire des biens de l'abbaye et c'est aussi un grand bâtisseur tant à Fécamp qu'à Rye. Il convainc ses habitants d'agrandir leur église.

Dès 1070, les constructions d'églises, de cathédrales (Norwich), d'abbayes (Westminster), se multiplient en Angleterre. De 60, les abbayes atteindront le chiffre d'environ 300 pour accueillir 4 à 5000 moines. Les possessions de l'abbaye de Fécamp participent à cette évolution : il y aura 5 églises dans le Rameslie parmi lesquelles Winchelsea, Rye, une église à Bury, une à Steyning, un prieuré à Coggs et une léproserie est également construite à Rye.

- Une nouvelle dédicace à Steyning

La reconstruction de Steyning où on nomme des chanoines qui bénéficieront du privilège d'exemption propre à Fécamp et à ses dépendances, illustre bien ce souci d'imposer sa présence, d'asseoir son pouvoir religieux et au-delà son pouvoir économique et politique. Car cette église reconstruite en pierre de Caen de 1100 à 1135 reçoit une nouvelle dédicace : Saint-Andrew, Saint-André, le disciple du christ, ancien pêcheur remplace Saint-Cuthman, le saint d'origine celte qu'on venait prier lors de pèlerinages, pour les infirmes et les malades. Car, transportant sa mère malade, la corde cassa et il ne put aller plus loin. C'était le signe que là, il fallait construire une église.

On fait donc table rase, on cherche à couper le pays conquis de ses racines celtes. De plus progressivement les patronymes normands s'imposent comme progressivement le français va s'imposer à la cour et dans les milieux aristocratiques.

Lors de cette fièvre de constructions des XIe et XIIe siècle, la pierre de Caen est utilisée des deux côtés de la Manche. Elle servait de lest aux bateaux et transite par les ports de Steyning, de Rye.

- L'art roman

C'est l'art roman qui s'impose alors avec ses caractéristiques normandes comme à Jumièges et à Bernay. L'exemple de Bernay est particulièrement intéressant. Cette abbaye est fondée par Judith, l'épouse de Richard II et est construite par Guillaume de Volpiano de 1013 à 1050. De style roman, elle se caractérise par sa hauteur remarquable, rendue possible par la triple élévation intérieure qui apparaît en Normandie : les grandes arcades en plein cintre, les tribunes et les fenêtres hautes.

Un peu plus tard, au début du XIIe siècle, à Rye comme à Fécamp, la construction démarre par le chÏur situé à l'est, vers le soleil levant, la lumière étant le symbole de la lumière divine. Pour les déplacements des moines à Fécamp, un chÏur plus grand est indispensable comme un déambulatoire qui dessert les chapelles rayonnantes autour du chÏur. Le même plan cruciforme représentant la croix du christ est adopté avec les deux bras du transept sud et nord et à la croisée du transept s'élève la majestueuse tour lanterne. De là part la vaste nef avec ses collatéraux pour accueillir fidèles et pèlerins. Celle-ci se termine par un massif portail d'entrée. Celui de St-Etienne de Caen est le modèle de la façade harmonique, héritée du Westwerk ottonien, qui se caractérise par l'élan des deux tours qui l'épaulent et l'équilibrent de chaque côté, en parfaite symétrie. De Bernay au Mont-Saint-Michel, de Jumièges aux deux églises de Caen, St-Etienne et la Trinité, les types s'affirment, les procédés mûrissent et s'améliorent.

Une église sur ce modèle a existé à Fécamp mais détruite par un incendie en 1168, elle a été immédiatement reconstruite. Les quelques éléments romans qui subsistent côté nord, les deux chapelles et jusqu'au niveau inférieur de la troisième travée nord du chÏur, sont conservés et inspireront la reconstruction : l'élévation à trois niveaux avec la tribune entre les grandes arcades ogivales et les fenêtres hautes.

- L'art gothique

C'est le même plan qui est repris à Durham. C'est pourtant le moment du grand renouveau architectural avec la croisée d'ogives, la grande prouesse technique qui apparaît pour la première fois en Angleterre à Durham lors de la construction de l'église à la fin du XIe siècle, entre 1093 et 1133. L'exploit technique, c'est faire supporter le poids de l'élévation aux seuls piliers et ainsi progressivement l'élévation va pouvoir augmenter avec des voûtes sur croisées d'ogives de plus en plus hautes. De Durham, « le plus bel exemple de cette floraison architecturale » , a-t-on dit, cette révolution s'impose vite. Ainsi, à Rye, où la construction de la nef ne débute qu'en 1180, l'évolution est manifeste : d'est en ouest, au fur et à mesure de l'avancée de la construction, les espaces sont voûtés sous ogives. Et tout naturellement, l'abbaye de Fécamp bénéficie de ce progrès : conservant la triple élévation romane, ses fenêtres hautes s'agrandissent, les murs s'allègent, la tour lanterne peut maintenant culminer à 60 mètres.

Nous sommes au tout début du gothique, le gothique normand primitif influencé par l'Angleterre. Ainsi, les énormes piliers de la tour lanterne à Fécamp comme à Winchester sont des piliers composés avec des demi-colonnes engagées qui montent du sol à la naissance de la voûte en un seul jet. Leur forme n'est pas ronde, mais allongée pour les aligner sur ceux moins imposants de la nef, ce qui favorise l'unité de l'ensemble architectural dont on note la clarté grâce à la lumière qui vient d'en haut et à la pierre blanche. Je ne peux que vous inciter à suivre la visite de Katrin Brokhaus le jeudi 11 mai. Auteur d'une thèse sur l'abbatiale, c'est une spécialiste !

- La décoration

Les motifs décoratifs : des corniches à bandeau tréflé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, sont aussi caractéristiques de cette nouvelle manière. Car sur les chapiteaux romans qui ont échappé à l'incendie, la corbeille est ornée d'un décor végétal avec parfois des animaux, des têtes fantastiques. Ces motifs sont la reprise dans la pierre des enluminures des manuscrits du scriptorium de Fécamp, connu pour la grande qualité de son travail. C'est aussi le modèle du chapiteau à décor végétal et animal de la crypte de la cathédrale de Canterbury !

Sous l'influence de la Normandie, la production d'enluminures dans les monastères anglais est à son apogée au début du XIIe siècle. Ces lettrines de la bible de Winchester, avec leurs couleurs lumineuses, celles de la bible de Bury avec les entrelacs qui entourent les scènes d'édification religieuse sont bien comparables à celles de Fécamp où on voit apparaître des têtes grotesques dans le décor d'entrelacs ( rinceaux ).

- Le Précieux Sang, le Graal, le cycle arthurien.

Avec cette volonté de construire beaucoup de très grandes églises, on comprend que le pouvoir religieux cherche à s'affirmer. A Fécamp par exemple, comme le montre Annie Renoux dans sa thèse, « Du palais ducal au palais de Dieu » , c'est une nécessité d'autant que l'abbaye a perdu sa place privilégiée chez les ducs-rois. Elle n'est plus le sanctuaire de la famille.

Fort opportunément, en 1171, en cours de reconstruction de l'abbatiale, Guillaume de Ros voit apparaître dans les soubassements, la relique du Précieux Sang, le sang du Christ recueilli par Nicodème et qui transporté par la mer dans un tronc de figuier arrive jusqu'à Fécamp. C'est l'époque où beaucoup de reliques sont rapportées de Jérusalem par les croisés. L'église reconstruite aux dimensions de cathédrale (127 m, plus longue que Notre-Dame de Paris) , va permettre d'accueillir les pèlerins en masse. C'est la nouvelle Jérusalem céleste évoquée par Baudry de Dol, comparaison reprise pour l'église Sante-Croix de Winchester. Outre ces rapprochements de style, comme le sang de Christ à Fécamp, les restes du roi Arthur sont retrouvés à Glastonbury en 1190. Puisque religieux et artistes circulent entre la Normandie et l'Angleterre, le rôle de Fécamp semble attesté dans la légende du Graal et du cycle arthurien. D'ailleurs, les fresques de la chapelle St-Julien à Petit-Quevilly sont l'Ïuvre d'artistes anglais. C'est une ancienne chapelle royale et sur les fresques, les costumes des rois-mages sont ceux portés à la cour des rois Plantagenêt entre 1175 et 1185.

 

IV LE DECLIN ET LA FIN DES POSSESSIONS ANGLAISES DE L'ABBAYE DE FECAMP,

LA FIN DU DUCHE DE NORMANDIE

 

Maintenant, reprenons le cours de l'histoire. La dynastie Plantagenêt s'est imposée. Henri II Plantagenêt est roi d'Angleterre, duc de Normandie et possède l'Aquitaine par son mariage avec Aliénor. Vassal du roi de France, il étend son pouvoir en France sur un plus vaste domaine que ce dernier. Lorsqu'il vient réaffirmer ses droits sur le Duché de Normandie en 1162, de politique sa démarche devient économique : il confirme les privilèges accordés aux pêcheurs du port de Fécamp qui appartient au monastère et en fait la richesse. Ne dira-t-on pas « d'où que le vent vente, l'abbaye de Fécamp a rente ». Sa démarche est aussi familiale : il souhaite faire transférer les corps de ses ancêtres Richard I et Richard II inhumés à l'extérieur de l'abbatiale, par vÏu d'humilité. Ils seront momentanément déposés dans le coffre reliquaire toujours dans le chÏur dont les parois relatent des épisodes de la vie du christ sur des bas-reliefs romans de la fin du 12ème siècle.

Bientôt le duché de Normandie disparaît, rattaché au royaume de France par Philippe-Auguste après le siège victorieux de Château-Gaillard en 1204 contre Richard CÏur de Lion, le dernier duc de Normandie. Si nous reprenons les blasons, celui de Richard CÏur de Lion est bien la reprise de ceux de ses ancêtres anglais avec le lion dressé, celui de Normandie était seulement « de gueules à 2 léopards passants » .

La fin des possessions anglaises de l'abbaye

De l'autre côté de la Manche, la position stratégique des ports de Rye et de Winchelsea rattachés aux « Cinque Ports », les 5 ports défensifs de la côte anglaise sur la Manche : Hastings, Romney, Hythe , Douvres, Sandwich, amènera Henri III à signer le 15 mai 1247, l' acte de reprise de ces ports d'autant que l'abbaye allègue des problèmes financiers et refuse de construire un site défensif .

En échange, l'abbaye reçoit les manoirs de Cheltenham, Navenby, Slaughter,tous loin de la côte. Néanmoins, des châteaux appartiennent toujours à l'abbaye dans les environs de Rye, l'hôpital est transféré à Brede, les dîmes, les revenus continuent à être collectés par les châtelains sur place. Quatre siècles durant de 1047 à 1461, les recteurs du manoir de Brede viennent de Fécamp ou sont appointés par Fécamp.

Des liens commerciaux demeurent entre les marchands de Fécamp et ceux des comtés d'York et de Northumberland. La contrebande a même existé, les relations resteront fortes, car au XVIe siècle, lors des guerres de religion des Huguenots fécampois trouveront refuge à Rye !

Mais au XIVe siècle, lors du conflit entre l'abbé de Fécamp et le commerçant anglais Jean de Barton pour des marchandises saisies dans le port de Fécamp, le jugement est rendu par le premier Parlement d'Edouard III : Jean de Barton doit être dédommagé sur les biens de l'abbaye en AngleterreÉ Mais une lettre du roi de France entraîne l'annulation de ce jugement. Chacun s'est bien défendu !

Avec la guerre qui va durer 100 ans, après la défaite de Crécy en 1346, les attaques se multiplient. En 1377, la ville de Rye est pillée, l'église brûlée par les Français qui emportent même la clocheÉ que les Anglais viendront récupérer en France !

Et après le désastre d'Azincourt, Fécamp est occupée de 1419 à 1450. C'en est fini des possessions anglaises de l'abbaye : le prieuré de Coggs est rattaché au collège d'Eton, les autres terres de l'abbaye sont désaffectées et offertes au monastère de Syon. Avec Henri VIII, l'Eglise anglicane se sépare de l'Eglise romaine, et c'est la dissolution des ordres monastiques.

Quant à l'église de Rye, elle va être longtemps désaffectée . Elle devient même magasin de stockage de munitions au moment de l'Armada espagnole. Elle ne retrouve son chÏur magnifique qu'après restauration à l'époque victorienne. Fin XIXe siècle.

L'abbatiale de Fécamp a conservé son vaste vaisseau gothique. En France, la révolution a mis fin aux ordres contemplatifs, les biens de l'abbaye ont été vendus en 1792. Heureusement, l'abbatiale est devenue l'église paroissiale de la Sainte Trinité. Elle est aujourd'hui la plus grande église de la paroisse Saint-Guillaume en mémoire de Guillaume de Volpiano qui y est inhumé.

 

CONCLUSION

 

Comme le disait Jules Michelet, les merveilleuses cathédrales anglaises sont peut-être « une exagération de l'architecture normande ». Mais grâce à ces témoins de l'architecture du XIIe et XIIIe siècles que sont les églises de Steyning, de Rye, de Fécamp, la cathédrale de Norwich et quelques autres, grâce à tous les témoignages écrits, chartes, biographies, registres de l'abbaye bien conservés dans des archives publiques ou privées, on constate une interaction constante. Notre histoire reste bien vivante et nous incite à conserver des liens authentiques avec nos amis britanniquesÉ parfois nos frères ennemis !

Ces pierres maintenant incrustées à l'abbaye ont été offertes le 31 juillet 1932 en mémoire de ces moines de Fécamp nommés en Angleterre, Remigius ancien abbé de Lincoln et d'Herbert Losinga, premier évêque de Norwich, par une délégation de ces villes reçue par le maire de Fécamp de l'époque, Gustave Couturier. En Angleterre, en présence de l'évêque de Chichester, des panneaux ont été apposés dans la cathédrale pour rappeler le nom de tous les desservants venus de Fécamp, le 2 juin 1977.

Plus récemment, des amis de Steyning sont venus retrouver leurs racines fécampoises. De même, des Fécampois avaient été invités à Rye en septembre 2003 pour la célébration du neuf centième anniversaire de leur église Ste-Mary construite sous l'abbatiat de Guillaume de Ros. Nos amis de Rye sont attendus en mai à l'occasion du neuf centième anniversaire de la dédicace de l'abbatiale. Cette nouvelle dédicace de mai 1106 fut jugée nécessaire par Guillaume de Ros qui avait fait déplacer les autels de la Ste-Trinité et de St-Sauveur lors des travaux d'agrandissement.

Un grand merci au père Olivier Mabille et à son groupe de paroissiens qui travaillent activement à la réussite de cette grande célébration qui rappellera celles d'antan. Et un merci tout particulier à toutes celles et ceux qui m'ont orientée dans mes recherches, fourni documents et ouvrages. Je ne citerai que Dorothy qui m'a proposé ce sujet pour préparer la venue de nos amis britanniques, Ourdia archiviste de la ville qui a mis à ma disposition la thèse d'Annie Renoux, l'ouvrage scientifique du treizième centenaire de l'abbaye, Virginie animatrice du Patrimoine de la ville, aux précieux conseils et à l'aide toujours efficace.

Merci à tous.